22e R.M.V.E. Marchélepot Fresnes-Mazancourt MiseryIMPRESSIONS D'UN PELERINAGE
Sur les tombes des volontaires du 22e R.M.V.E.Par I. SELLER
C ’ETAIT le dimanche 28 mai 1949, une journée grise et pluvieuse. Quelques dizaines d’anciens volontaires du 22e régiment se sont donnés rendez-vous au métro Chapelle. Il y a aussi quelques officiers français, et des veuves et des orphelins de soldats tombés.
Un autocar nous emmène vers la ville de Besson (sic) ???, sur la Somme, où nous visiterons les champs de bataille sur lesquels, en juin 40, nous avons laissé tant des nôtres, et où nous ornerons leurs tombes de fleurs.
Nous voici à 150 km. de Paris. Nous roulons en Picardie entre des champs riches, des jardins fleuris, à travers des villes et des villages aux maisons en briques et aux clochers pointus. Il est visible que cette région n’a pas encore pansé les plaies que la guerre lui a causées.
Villes et villages connus. Routes connues. C ’est là, qu’en mai 40, nous avons marché des dizaines de kilomètres à la rencontre des nazis. Tout le monde est silencieux. Chacun est plongé dans ses souvenirs. Il pleut tout comme pendant ces journées historioues de mai 1940. comme si la nature voulait pleurer, elle aussi, avec la maman aux cheveux argentés oui, dans un coin de notre autocar, sanglote doucement.
De temps en temps, le lieutenant rompt le silence : "C’est là, dans cette forêt, que nous avons été bombardés pour la première fois..."
"Dans cette maisonnette il y avait le P.C. du colonel..."
La pluie a un peu cessé. Nous approchons de Marché-le-Pot. A l'entrée il y a une sorte d'Arc de triomphe, orné de verdure et de fleurs et qui porte cette inscription : " Soyez les bienvenus volontaires du 22e ". et un peu plus loin, une autre banderole : " Souvenez-vous ".
Toute la ville nous accueille. Les vieux et les jeunes sont réunis sur la place. Il y a des paysans endimanchés, aux visages bronzés. Voici le maire, le curé, des rangées d’écoliers. Précédés de la fanfare, nous allons à la mairie. Le maire prononce une allocution au nom
de la ville entière, : " Je ne suis pas un grand orateur. Je suis un simple paysan, mais nous savons comment vous avez combattu pour défendre notre terre, pour chasser !'Allemand détesté. Chaque enfant de notre petite ville sait l'histoire de votre régiment.
Votre sang a coulé dans nos champs ; c’est là le lien le plus fort qui puisse exister entre les hommes : le sang versé en commun dans la lutte pour la liberté. Vous êtes nos frères. Chaque anniversaire de la bataille sera pour nous un jour sacré du souvenir. "
Notre lieutenant lui répond :
« Quand les Allemands ont rompu le front, notre régiment fut lancé contre l'ennemi. Notre mission était double : 1) empêcher l'ennemi d’utiliser la route Lille-Paris ; 2) permettre à la 1re armée française de se retirer en bon ordre, afin d’éviter une répétition de Dunkerque.
Nous avions l’ordre de tenir à tout prix. »
« Et nous avons rempli ces deux missions. Nous étions mal armés, au lieu de courroies nos fusils étaient attachés avec des cordes ; il y avait une seule grenade pour six hommes. Mais nous avons tenu. Chaque heure a compté. Les autres régiments sont partis. Nous étions cernés, des dizaines de canons et des centaines de tanks allemands ont tiré sur nous. Des centaines des nôtres sont tombés ; des
centaines des nôtres furent blessés jusqu’à la date du 6 juin 40
Quand, sans munitions et sans nourriture , nous avons cessé le combat, les Allemands ont fait prisonniers, d’un régiment qui avait compté 3.000 hommes, 350 camarades en état de marcher. »
Un chœur de jeunes filles chante ensuite des chansons patriotiques. A l’église, le curé prononce une allocution tout particulièrement adressée à nos volontaires.
Plus tard , nous allons, accompagnés de toute la ville, au cimetière, où des croix de bois forment de longues rangées. A côté de chaque croix est posé un casque rouillé, et sur les croix sont écrits des noms, dont beaucoup sont espagnols. Qui pourrait bien s’occuper de ceux-là, puisque leurs familles croupissent dans cette prison qu’on appelle l’Espagne franquiste ?
Puis il y a des noms juifs, des noms bien connus. Chaque nom représente pour nous un jeune garçon heureux de vivre, et avec qui on avait passé de longues années. Voici une croix un peu penchée, déjà à moitié pourrie. Le commandant s’en approche, la redresse. Une inscription . «
Meisner Adolf. » Qui ne l’a pas connu ? Un ouvrier tanneur, jeune, plein de charme, de l'avenue Secrétan, Il est tombé, le 4 juin 1940. Sa femme a été déportée. De sa famille n’est restée aucune trace.
Le caporal
Eugène Kâlisch, un Juif hongrois, est tombé le 6 juin, le dernier jour, quelques heures avant la fin de la bataille. Et voici d’autres tombes sur les croix desquelles sont inscrits ces noms : « Soldat
Klein, Wisenbaum , Altman, Markovitsch, Perlmutter, Truchmann, Weiss, Posner, Wachsman. », et combien d ’autres.
Et ensuite des croix portant cette inscription : « Inconnu. »
L’orchestre joue la « Marche funèbre », une minute de silence est observée. Puis les écoliers viennent couvrir les tombes de fleurs, des paysannes pleurent, la gorge serrée.
Et la même scène se répète dans toutes ces petites villes des environs, où les batailles se sont déroulées :
Partout la population nous accueille avec affection et reconnaissance.
Pendant le voyage de retour, nous sommes plongés dans nos pensées. Des souvenirs surgissent de la période appelée « drôle de guerre. Nous revoyons des milliers de volontaires juifs dans les baraques pleines de sable de Barcarès, près de Perpignan. Trois régiments s’étaient formés là-bas : le 21e, le 22e et le 23e régiments de marche de volontaires étrangers. Sur ces 10.000 soldats, il y avait au moins 6.000 Juifs. Et, pour ces volontaires, la lutte contre les nazis, contrairement à certains hommes politiques et à certains généraux vendus, n’était point une « drôle de guerre »
Trahis et livrés, ils ont combattu comme des héros.
Extrait de "Notre Volonté" année 1949 (octobre)
Bulletin de l'Union des Engagés Volontaires Anciens Combattants Juifs 1939-1945
https://www.memorialdelashoah.org/wp-co ... 1949_2.pdf