|
Rafle des notables / Royallieu
Compiègne : le récit rare d’un interné juif au camp de Royallieu réapparaît au grand jour
Arrêté lors de la rafle des notables, Marcel Weyl a tenu un journal de sa détention entre décembre 1941 et mars 1942. Ces carnets sont longtemps restés sous clé dans sa famille. Un projet de publication est en cours, mené par son arrière-petite-fille, Mélanie Weyl.
L'article est à découvrir dans l'édition de l'Oise du Courrier Picard du samedi 8 août 2026
================================================
Suite de l'article :
Ce sont deux cahiers d’écolier à grands carreaux, de la marque Le Studieux. En haut de la première page, est écrit : « Frontstalag 122- Compiègne », avec un numéro de chambre et la lettre C pour « camp C ». C’est dans cette partie du Fronstalag 122, géré par la Wehrmacht durant la Seconde Guerre mondiale, qu’est détenu Marcel Weyl entre décembre 1941 et mars 1942. Il est le propriétaire de ces deux cahiers dans lesquels il consigne son quotidien d’une écriture serrée. Un témoignage précieux sur le camp de transit ouvert à Compiègne en 1941, où sont détenus juifs, opposants politiques et ressortissants étrangers. Ce journal tenu par l’entrepreneur juif Marcel Weyl n’a ressurgi que récemment et va faire l’objet d’une publication enrichie de photographies d’art.
Une vie mondaine
Né en 1888 à Châlons-sur-Marne, Marcel Weyl travaille dans l’import-export d’articles de luxe (parfums, bijoux, soieries) quand il rencontre Germaine Lauret, mannequin pour la maison de couture Worth. Dans les années 1930, il est directeur général des établissements Duverdrey et Bloquel (créateurs des réveils Bayard) et est installé avec sa femme et ses deux enfants dans le XIX e arrondissement de Paris. Le couple « mène une vie très mondaine et aisée », relate leur arrière-petite-fille, Mélanie Weyl. Quand la guerre éclate en septembre 1939, toute la famille est en vacances à Deauville. Inquiet, Marcel Weyl décide de rentrer seul à Paris. En juin 1940, sa femme, son fils et sa fille s’installent dans une ancienne clinique, que loue l’homme d’affaires à Buzançais, dans l’Indre. Ils partagent les lieux avec d’autres familles. Le 12 décembre 1941, la vie de Marcel Weyl bascule : il est arrêté à son domicile parisien, lors de la rafle des notables et interné au camp C, privé de contact avec l’extérieur. Germaine Weyl remue ciel et terre pour arracher la libération de son époux. Malade, celui-ci est admis à l’hôpital de Compiègne, le 1er mars 1942, retrouve enfin Germaine et est libéré dans la foulée, échappant à la déportation vers Auschwitz. Très affaibli, il décédera à l’âge de 54 ans, dans son lit, le 9 octobre 1942. Lors de son arrestation, l’entrepreneur glisse dans sa petite valise deux cahiers et un crayon. « Il va remplir ces carnets comme un journal adressé à sa femme et ses enfants », indique Mélanie Weyl, enseignante à Beauvais. « Au départ, il a espoir de sortir, poursuit-elle. Il ne comprend pas pourquoi il est là. Il a été élevé dans la culture juive mais n’est pas pratiquant. Petit à petit, les privations débutent. L’hiver est extrêmement rigoureux. Les pages passent et on se rend compte du froid, de la faim, de l’isolement même s’il est détenu avec d‘autres hommes. Il est très asthmatique et sa santé se dégrade. On est frappé aussi par son amour infini pour sa femme et ses enfants. Il s’inquiète pour eux. »
« Personne ne s’en empare étrangement »
« Mon arrière-grand-mère met sous clé les carnets ; plus personne ne les voit », reprend Mélanie Weyl. À la mort de Germaine, en 1980, les cahiers sont récupérés par le grand-père de l’enseignante et restent cachés : « Il les met dans un tiroir et n’en parle pas. » Suite à son décès, en 1996, le journal de bord passe entre les mains de l’oncle de Mélanie Weyl. « Il décide d’en faire une transcription et d’offrir un exemplaire à chaque membre de la famille. Personne ne s’en empare étrangement. Comme si le silence se poursuivait. Je le lis une fois et je le pose au pied de mon lit. Mon oncle en reparle, en 2019, lors d’une cousinade. » L’idée fait alors son chemin : « Je me dis qu’il y a quelque chose à faire avec ce journal. » Et pas seulement pour des raisons historiques évidentes : « On a tous été élevés de manière un peu bancale. Il ne faut pas trop aimer, pas trop le montrer. Je me dis que si on réussissait enfin à faire connaître ce journal, on sortirait de cette boucle. » Sur la page de garde, Marcel Weyl avait griffonné ces mots : « À garder, à lire, à passer aux générations futures pour qu’elles sachent ce que c’est que de souffrir injustement et avec organisation. »
==========================================
Un livre illustré de photographies d’art
Mélanie Weyl a pris attache avec le Mémorial de l’internement et de la déportation de Compiègne, toujours à l’affût de témoignages. Est né le projet de publier le récit de Marcel Weyl. « Mon oncle m’accompagne dans cette démarche », précise Mélanie Weyl. Le texte sera assorti de photographies prises par Aline Diépois et Thomas Gilzome au mémorial où sont conservés trois baraquements. Le budget total du projet s’élève à 20 182 euros TTC. Des aides sont attendues (ministère des Armées et Académie des beaux-arts). Le livre sera disponible notamment à la librairie du mémorial de l’internement et de la déportation de Compiègne, le mémorial de la Shoah et le Musée d’art et d’histoire du judaïsme.
==========================================
Cordialement Eric Abadie
|