Victimes civilesArticle du
Courrier Picard du 1er Juin 2025 par Benjamin Radeau
Friville-Escarbotin : plus de 80 ans après, son statut de victime de guerre enfin reconnu par une médaille
Mireille Clairé, 103 ans, a reçu, ce samedi 31 mai 2025, l’insigne des blessés civils. Presque 81 ans jour pour jour après le bombardement de sa maison à Belloy, qui a failli la tuer.Une étoile à cinq branches émaillée de blanc avec un fixe-ruban de fond bleu traversé par trois bandes ocre-jaune. La médaille que vient de recevoir Mireille Clairé, ce samedi 31 mai devant le monument aux morts de
Friville-Escarbotin, se marie bien avec sa veste beige. Les membres de sa famille, ses amis et les autorités défilent afin de féliciter la dame en fauteuil roulant, toujours alerte malgré ses 103 ans.
Officiellement déclarée morteUn âge d’autant plus canonique qu’il y a presque 81 ans jour pour jour,
le 3 juin 1944, la native de
Vaudricourt a failli ajouter son nom à la macabre liste inscrite sur la stèle. À tel point qu’un acte de décès a été établi à son nom. « Ce document est encore conservé à ce jour dans la commune de
Bourseville, où résidait son médecin de l’époque », a indiqué Jérémy Evrard, président de l’Association républicaine des anciens combattants (Arac) de la Somme, qui a organisé cette cérémonie en partenariat avec la mairie.
Il faut dire que quelques instants auparavant, la demeure, comme trois autres habitations du hameau de
Belloy, qu’elle occupait avec son époux Lucien alors qu’elle était enceinte, avait été détruite par une bombe tombée d’un avion. « Ce bombardement aurait pu te coûter la vie mais tu en as décidé autrement. Tu t’es battue pour survivre. Tu as lutté pour poursuivre ton chemin avec ton époux et pour pouvoir donner vie à l’enfant que tu portais à ce moment-là », a raconté, très fière et émue, Marie Belbouche, la première arrière-petite-fille de la vedette du jour, dans la salle Edith-Piaf.
Quatre mois à l’hôpitalUne quasi-résurrection permise aussi grâce à « la ténacité des personnes présentes et notamment celle du docteur Delville qui a repéré dans l’amoncellement des débris une main qui dépassait, la tienne », a poursuivi la jeune femme. La Frivilloise tomba dans le coma durant son transport vers l’hospice Dumont d’Abbeville avant un transfert dans un hôpital parisien où elle resta quatre mois vu l’ampleur de ses blessures : traumatisme crânien, nez et mâchoire cassés, fracture du genou et du fémur gauche, bassin déplacé. Défigurée, dans l’incapacité de parler et alimentée par une sonde nasale, ses proches ne la reconnaissent pas en passant devant son lit. Malgré cette horreur, le bébé, baptisé Alain, naît en septembre.
C’est cette histoire qui vaut à la Vimeusienne de recevoir l’insigne des blessés civils, remis par le lieutenant-colonel Jean-Marc Sapet. « Ce n’est pas tous les jours que je remets cette décoration. C’est même la première fois, surtout à un récipiendaire qui a presque le double de mon âge », a avoué le délégué militaire de la Somme. Avant d’adresser à Mireille Clairé, qui vit sans discontinuer à
Friville-Escarbotin depuis la fin des années 1950, ses remerciements « car vous m’avez donné une leçon de vie ».
Un an et demi de travail
Un destin qui lui a offert trois enfants, sept petits-enfants, neuf arrière-petits-enfants et pour l’instant, une unique arrière-arrière-petite-fille. Mais qui ne l’a pas non plus épargné, au-delà de cet épisode : décès de son père, vétéran de la Grande Guerre, à l’âge de quelques mois, de ses deux sœurs, de son mari et de son premier fils. Et ces blessures de guerre « qui t’ont fait et te font souffrir quotidiennement », rappelle Marie Belbouche, qui s’est réjoui que ce « moment tant attendu (soit) enfin arrivé : la reconnaissance officielle et publique des blessures physiques mais aussi du traumatisme psychologique et émotionnel que tu as vécu ».
Car personne, ni elle ni ses proches, ne savait jusque-là qu’elle avait droit à cet hommage. C’est son ancienne auxiliaire de vie qui a contacté l’Arac, en dernier recours. Celle-ci, avec l’Office national des combattants et victimes de guerre de la Somme, a œuvré pendant plus d’un an et demi. « Il fallait trouver le bon décret qui lui permettait de recevoir la médaille, puis les preuves de son histoire », pointe Jérémy Evrard. Avec, ici, un document décisif : la reconnaissance de son invalidité en tant que victime civile de guerre, en 1976.
« Ce moment marque l’aboutissement d’un long parcours de mémoire et de reconnaissance. Aujourd’hui, la République reconnaît officiellement son statut de victime civile de guerre, répondant à son souhait profond d’être pleinement reconnu pour ce qu’elle a traversé », poursuit le président. Et à Mireille Clairé le dernier mot : « Je suis très honorée d’avoir reçu cette distinction, en présence de ma famille et mes amis. Je vous aime tous, je vous embrasse bien fort, merci ».
VOIR le sujet :
LA SOMME - LE DEPARTEMENT SOUS LES BOMBES page 3
viewtopic.php?f=37&t=4201&start=30